08/05/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Du vent dans les ailes

01/11/2011
Un grand classique de Paper Windmill : l’histoire remaniée à la sauce taiwanaise du célèbre Don Quichotte.

Durant tout l’après-midi, des techniciens se sont agités sur le terrain de sport de l’Ecole primaire de Pingdeng, dans l’arrondissement de Beitou, à Taipei, pour ériger la scène, installer le décor, la sono et les éclairages.

Au crépuscule, on voit arriver les premiers spectateurs, souvent des parents tenant par la main de jeunes enfants, qui s’assoient sur les centaines de chaises disposées en rang, à la belle étoile. Enfin, le rideau se lève sur un Don Quichotte en armure qui se précipite contre un moulin à vent en carton, d’où s’échappe tout d’un coup un horrible dragon. Au moment précis où le chevalier frappe le monstre, un nuage de fumée surgit comme par magie et les enfants hurlent avec enthousiasme : « Vas-y ! Vas-y ! A bas le dragon ! » La scène, un grand classique de la troupe, ne manque jamais de déclencher des tonnerres de rires et de cris de délices dans la jeune assistance.

Lee Yung-feng [李永豐], le fondateur de Paper Windmill, s’y entend pour faire vibrer son public. Connu pour avoir été le premier mime de Taiwan, il a fondé Paper Windmill en 1993, et son nom sonne aujourd’hui aux oreilles des Taiwanais comme celui d’un pionnier du théâtre pour enfants.

En 2006, il s’embarquait dans une ambitieuse tournée nationale avec sa troupe. Près de six ans plus tard, il avait présenté son spectacle dans plus de 300 villages à travers Taiwan et même au-delà, sur certaines des petites îles avoisinantes. En août dernier, sur la liste des 319 localités où il avait prévu d’arrêter son manège, il ne lui restait plus que six noms à biffer.

 En 2009, Lee Yun-feng a fait partie des lauréats de la 5e édition des Prix de la culture décernés par la présidence de la République, et, naturellement, le million de dollars taiwanais qui dotait cette récompense a immédiatement été investi dans l’entreprise.

Pourtant, en 2005, rien ne laissait présager un tel succès populaire. Il flottait à Taiwan dans le monde du spectacle et du cinéma une lourde torpeur. « Je ne faisais rien d’excitant à l’époque, raconte-t-il, et les ventes de billets n’étaient pas fameuses. Quand on est acteur, on ne sait rien faire d’autre. Je me suis dit qu’à tout le moins, il fallait que j’apporte quelque chose aux enfants. »

Là où le bât blesse, c’est lorsqu’il explique avoir l’intention de s’en remettre à la générosité du public pour financer le projet. C’est qu’il veut absolument éviter de demander des subventions publiques, une démarche qui prend trop de temps pour des résultats incertains et surtout qui expose à trop de contraintes.

« Nous étions tous farouchement opposés à son projet, se souvient Jen Chien-cheng [任建誠], le directeur de la troupe. Cette résistance nous venait des tripes. C’était quelque chose de si énorme ! Et où allions-nous trouver l’argent ? Et le personnel ? Combien de temps cela allait-il prendre ? » Mais Lee Yung-cheng sait imposer sa vision des choses. Dans les réunions du comité de direction, il remet sans cesse le projet sur la table. De temps en temps, son copain le réalisateur Wu Nien-jen [吳念真] apporte un peu d’eau au moulin, et c’est sans doute lui qui est son plus fervent supporter, faisant sa publicité dans les clubs d’entrepreneurs, à la recherche de mécènes ou d’investisseurs. « Au début, nous comptions essentiellement sur les banques », raconte Lee Yung-feng. La célébrité de Wu Nien-jen ouvre bien des portes. « Malheureusement, une fois notre discours terminé, les poches avaient du mal à s’ouvrir, comme si tout d’un coup ces messieurs de la finance avaient des hérissons dans leur portefeuille. »

A force de lobbying, il parvient tout de même à rassembler quelques soutiens dont celui du PDG d’Eurasian Publishing, Jian Chih-chun [簡志忠], qui à son tour convainc quelques amis de verser une obole. Même si l’argent ne coule pas à flot, c’est un premier encouragement.

Le dragon quitte la scène pour approcher le jeune public hilare.

Trouver sa voie

En toute objectivité, Lee Yung-cheng avait des raisons de ne pas s’en remettre à une éventuelle aide publique pour financer son projet.

Né en 1962, il a fait des études de théâtre à l’Institut national des arts de Taipei (aujourd’hui Université nationale des arts de Taipei, TNUA, à Kuandu) après une première expérience au Lan Ling Theater Workshop, une troupe qui a eu une profonde influence sur le monde taiwanais des arts de la scène. Au Lan Ling, il se forme au contact du fondateur et directeur artistique de la troupe, Wu Jing-jyi [吳靜吉], qu’il considère aujourd’hui encore comme son mentor.

A 24 ans, son diplôme en poche, il choisit la voie, alors peu populaire dans le métier, du théâtre pour enfants. Très vite, il comprend que les Taiwanais ne sont guère attirés par l’art dramatique et qu’il sera bien difficile de survivre dans cette carrière. Le théâtre, explique-t-il, n’a pas assez de public pour s’autofinancer, d’où cette dépendance envers les subventions, lesquelles en retour obligent les troupes à donner la priorité aux activités organisées par les pouvoirs publics.

En 1993, l’année où Lee Yung-cheng a fondé le Paper Windmill Theater avec Ke Yi-cheng [柯一正] et quelques autres amis, c’était en tout cas une évidence. Les années suivantes, la troupe reçoit effectivement des subventions pour jouer lors de la parade de la Fête nationale, du Festival international du folklore et des jeux pour enfants d’Yilan, et participe à un programme public de promotion du théâtre auprès de la jeunesse.

Mais pour Lee Yung-cheng, dans tout cela, il manque une dimension : finalement, s’est-il aperçu, quel que soit le lieu et le spectacle, ce sont toujours les enfants de la classe moyenne voire aisée qui en profitent, alors que les enfants moins favorisés ou vivant en zone rurale n’ont aucun contact avec le théâtre.

« Je suis un enfant de Budai, dans la campagne de Chiayi. Là où j’ai grandi, il y a plein de gens qui n’ont jamais mis les pieds au théâtre. Pour moi, il était capital justement en tant qu’artiste dramatique de trouver une façon d’apporter mon travail au public qui m’importe le plus. »

Au gré du vent

Le nom de sa troupe, Lee Yung-cheng l’a choisi pour refléter une certaine philosophie. Le moulin bouge avec le vent quand le vent souffle, mais il tourne aussi lorsqu’il n’y en a pas...

A peu près au même moment que Paper Windmill est né le Green Ray Theater, un groupe assez lâche associé au département de Théâtre de la TNUA, et dont le répertoire est surtout composé de pièces classiques ou de comédies musicales, plus faciles d’accès pour le public que la scène contemporaine. En 2000, Wu Nien-jen lui aussi s’est joint à cette aventure, et l’année suivante, il démarrait la mise en scène d’une série de pièces intitulée The Human Condition dans laquelle Lee Yung-cheng est intervenu en tant que producteur et acteur. Les pièces rencontrent un franc succès.

« En général, dit Wu Nien-jen, quand je monte un spectacle au Théâtre national, je reconnais plus ou moins toujours les mêmes têtes dans le public. Mais là, il y avait dans la salle des spectateurs pas comme les autres. C’est le signe que nous sommes arrivés à trouver un nouveau public. »

Au nom du père

Partageant ses efforts entre Paper Windmill et Green Ray, Lee Yung-cheng joue un peu le rôle de messager et de porte-parole. Son ordinateur portable sous le bras, il fait inlassablement la tournée des entreprises à la recherche de mécènes et financeurs. Son numéro est bien rodé : « D’où êtes-vous ? Depuis quand n’êtes-vous pas retourné chez vous et n’avez-vous pas vu l’endroit où vous avez grandi ? Paper Windmill a besoin de vous pour amener le théâtre dans votre ville natale. » La suite coule de source. « Si nous parvenons à donner un spectacle chez vous, vous pourrez donner le reçu de votre donation à votre mère qui pourra aller voir le spectacle gratuitement. Rendez-vous compte, comme elle sera fière et comme cela lui fera plaisir... »

La troupe s’est inspirée des grands succès de Broadway pour créer son propre spectacle musical, Chicken Story.

Plus d’un patron a vu ses réserves fondre à ces mots, tel le rédacteur en chef adjoint de China Times, Zhang Rui-chang [張瑞昌], qui a aligné trois billets de 1 000 en disant à voie basse au comédien : « Wuri, à Taichung, c’est là d’où je viens. Faites en sorte d’y passer. » Et deux jours plus tard, le quotidien publiait un grand article en première page sur Paper Windmill et son ambitieux projet.

Malgré tous les témoignages de soutien et l’aide de plusieurs grosses sociétés que le fameux projet des 319 localités finit par rassembler, l’argent récolté était loin d’atteindre les 600 000 dollars budgétés par Lee Yung-feng pour chaque spectacle. La troupe a dû rogner sur toutes ses dépenses, et même ainsi, chaque matinée se traduisait par une perte sèche pour la troupe. Le plus difficile financièrement était quand il fallait transporter les 80 à 90 personnes qui composent la troupe et le personnel technique, avec les équipements, par avion ou par bateau pour rejoindre les îles au large.

Comme les ruisseaux font les grandes rivières, les petites contributions ont permis de déplacer des montagnes. Certains ont donné de leur temps et de leur sueur. Au fil des années, plus de 24 000 donations individuelles ou collectives ont été reçues, pour un total incroyable de 200 millions de dollars. Mais surtout, les histoires touchantes abondent, tel cet homme qui a donné en mémoire de son père décédé, ou ce patron d’un petit établissement vendant des petits déjeuners qui a fait don du chiffre d’affaires de sa journée. Il y a des enfants qui ont versé leur argent de poche à la cause, donnant quelques piécettes de 1 ou de 5 dollars.

La dernière ligne droite

Lee Yung-feng se souvient encore de cette journée du 3 janvier 2007, lorsque leur itinéraire les a menés sur les sommets d’Alishan, dans un brouillard à couper au couteau. Il faisait un froid terrible. Après tant d’efforts, que feraient-ils si le public n’était pas au rendez-vous ?

Mais à leur grande surprise, ce jour-là, il y eut finalement un millier de personnes dans les gradins improvisés, alors qu’à peine 3 000 personnes vivent dans la région à l’année. En entendant les enfants hurler de joie au moment des feux d’artifice, Lee Yung-feng en eut les larmes aux yeux – et il ne fut pas le seul dans l’équipe à laisser percer son émotion.

« C’était un formidable sentiment de relâchement de la tension. A ce moment-là, j’ai été sûr que je mènerais l’aventure jusqu’au bout, quelles que soient les difficultés. » Mais la tournée touchant à sa fin, Lee Yung-feng a décidé qu’il ne reprendrait pas la route. « Si quelqu’un veut prendre ma suite, il aura ma bénédiction. Pour moi, c’est terminé. »

Don Quichotte

En 2009, vingt ans après avoir quitté son village natal, il y est revenu avec son spectacle, quelques mois seulement avant que son père ne décède. Ainsi, la tournée a aidé Lee Yung-feng à faire face au remord d’avoir « abandonné » son père pour sa carrière d’acteur et de directeur de troupe. En cela, d’une certaine manière, l’aventure lui a permis de traverse la crise de la cinquantaine.

Et puis, sur le plan professionnel, Paper Windmill y a gagné une bonne vingtaine de nouveaux spectacles à son répertoire. « A chaque fois que nous inaugurons une nouvelle pièce, nous guettons la réaction des enfants. Ensuite, nous en discutons entre nous pour décider des changements à apporter à l’intrigue, aux accessoires ou à la mise en scène. » Certains numéros n’ont pas résisté à ce traitement impitoyable, mais ceux qui ont survécu sont d’une solidité à toute épreuve.

De tous les classiques que la troupe met en scène, Don Quichotte est le grand favori du jeune public. A chaque fois que le héros de Cervantès surgit dans son armure clinquante, les enfants rugissent de plaisir, un grand sourire fendant leur visage. L’histoire a été adaptée au public local : après avoir vaincu le géant, « l’ingénieux Hidalgo » s’attaque à un dragon de 4 m de haut. C’est alors qu’il déclame avec grandiloquence : « Moi, Don Quichotte, je suis déterminé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour aider les enfants à faire leurs premiers pas dans le monde de l’art. »

Un spectacle de ce type peut laisser un souvenir indélébile dans les jeunes esprits et porter ses fruits des années plus tard. « J’ai toujours pensé, dit Lee Yung-feng, que le plus important était d’aider son prochain. Ces dix dernières années, le climat social s’est tellement dégradé à Taiwan que nous devons trouver de nouveaux objectifs et de nouveaux modèles pour inspirer la tolérance, la chaleur et une vision pour l’avenir. La tournée était une façon de jeter des ponts entre les gens. Je remercie le ciel d’avoir permis que nous recevions un tel soutien populaire. »

Alors qu’il prononce ces mots, le visage de Lee Yun-feng n’est plus celui qu’il affiche si volontiers du gros dur un peu trop porté sur la bouteille et le bétel, et le cynisme blasé de l’acteur qui en a beaucoup vu laisse toute la place à l’idéalisme sans faille du rêveur qu’il est resté.


Derrière ses airs de brute, Lee Yung-feng cache un grand cœur. (JIMMY LIN / TAIWAN PANORAMA)

CHEF DE BANDE

V.L.

Le succès de Paper Windmill doit beaucoup au charme sulfureux de son fondateur, irrésistible tant à la scène qu’à la ville

Il est minuit dans un restaurant de l’avenue Jianguo, à Taipei. Ce qui ne devait être qu’un petit dîner entre amis tourne soudain au spectacle improvisé. On pousse les tables les unes contre les autres. Soudain, Lee Yung-feng se lance dans un soliloque hilarant qui fait se gondoler les convives. Pimentant son discours de mots graveleux et de patois qui sent la campagne, il parle de tout et de rien. Autour de lui, médecins, acteurs, professeurs d’université, journalistes, danseurs, militants, tout ce petit monde d’artistes et d’intellectuels est comme hypnotisé par cette performance d’acteur.

Lee Yung-feng est certainement passé maître dans cet art, qu’il pratique aussi bien sur les planches qu’en privé, faisant vivre ses personnages avec rien, grâce à une verve et une gouaille toutes personnelles. S’il parle parfois comme un mafioso, il est en fait connu pour avoir tendance à mener son personnel d’une main de fer. « C’est dur de travailler avec moi. Je suis exigeant. Je hurle et j’insulte beaucoup. »

Ses collaborateurs connaissent ses travers, son amour de la bouteille et de la noix d’arec, mais aussi la façon qu’il a de travailler comme un dingue et d’imposer un rythme d’enfer à tout le monde. « Lorsqu’on démarre les répétitions, personne ne dort pendant trois jours, raconte Jen Chien-cheng, le directeur de la troupe. On ne s’arrête pas avant d’atteindre la perfection. » Ce qui n’empêche pas ce patron difficile de savoir se montrer généreux et attentionné avec son personnel. « Son attitude, c’est : vous me devez obéissance et respect parce que c’est moi le chef. Mais c’est ma responsabilité de vous aider quand vous avez des problèmes. »

Maintenant que les finances de Paper Windmill et de Green Ray sont solides, le personnel jouit d’avantages assez rares dans le monde du spectacle à Taiwan : non seulement une partie des bénéfices alimente un fonds de retraite, mais ceux qui achètent un appartement peuvent également demander à bénéficier d’un crédit gratuit. « Je trouve normal pour une troupe artistique de combiner les avantages du capitalisme avec l’esprit socialiste du partage, commente Lee Yung-feng. L’argent que nous gagnons doit être utilisé pour améliorer la situation des acteurs. Leur travail, c’est de bien jouer. Je m’occupe de tout le reste. »

Une personne cependant a le pouvoir de renverser les rôles : celui qu’il a rencontré sur le tournage de A Borrowed Life en 1994, et qui lui a apporté son aide au moment où il montait la série The Human Condition avec Green Ray : Wu Nien-jen. Quand celui-ci dirige Lee Yung-feng, il ne prend pas de gants pour lui dire qu’il est « le pire acteur de la troupe ».

« J’ai du talent, dit Lee Yung-feng avec humour, mais Wu Nien-jen est à un niveau bien supérieur, et puis il est en phase avec le public. C’est mon maître à moi, alors s’il veut me mettre une baffe de temps en temps, eh bien, je n’y peux rien ! »

C’est aussi ça la force de Lee Yung-feng : savoir créer la cohésion au sein de la troupe, afin que chacun donne le meilleur de lui-même. « Même quand il mériterait de s’attribuer le succès d’une pièce, dit Yu Kuo-hua, en conférence de presse, il laisse les autres parler. Rien ne le rend plus heureux que de les écouter. »  

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